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Nous parlons souvent du manque de temps comme d’une évidence.

Nous manquons de temps pour réparer, marcher, cuisiner; mais aussi pour voir les autres, réfléchir et changer vraiment. Alors nous accélérons; nous decidons plus vite, remplissons les silences et consommons plus vite.
Nous cherchons des plaisirs immédiats capables de faire retomber, quelques instants, la tension intérieure.

Et pourtant, ce soulagement dure rarement, car ce qui nous épuise n’est pas seulement la quantité de choses à faire; c’est aussi cette impression diffuse d’être constamment en retard sur notre propre vie.

Quand le manque de temps modifie nos comportements

Les sciences comportementales montrent depuis longtemps que le stress temporel modifie profondément nos décisions.

Lorsque nous avons le sentiment de manquer de temps :

  • nous privilégions les récompenses immédiates,
  • nous devenons plus impulsifs,
  • nous avons davantage recours aux automatismes,
  • et nous perdons une partie de notre capacité à nous projeter dans le long terme.

Bref, plus nous nous sentons pressés, plus il devient difficile d’agir de manière cohérente avec ce que nous souhaitons profondément.

Ce phénomène dépasse largement les questions écologiques ou économiques;  Il touche notre manière de manger, de travailler, d’acheter, de nous reposer, d’habiter le quotidien et même d’aimer.

Ce manque de temps est même devenu une norme collective, une façon de vivre tellement répandue que nous ne la questionnons presque plus.

Le temps est devenu un marqueur de richesse

Pendant longtemps, le luxe s’est mesuré par l’accumulation, par le fait de posséder plus ou d’aller plus vite. 

Nous avons progressivement construit des modèles sociaux et professionnels où la valeur d’une personne se mesure encore largement à sa capacité à produire plus, aller plus vite et optimiser davantage.

Mais quelque chose est peut-être en train de basculer…

Aujourd’hui, ce qui devient rare n’est plus seulement l’argent ou les objets mais le temps vécu pleinement; le temps de préparer un repas, de regarder grandir un enfant mais aussi le temps d’apprendre un geste, de fabriquer, réparer, jardiner, transmettre; avec le luxe de ne pas être interrompu en permanence.

Nous prenons conscience que la construction progressive de nos vies se voulant extrêmement efficaces… est de moins en moins habitables intérieurement. et voici le grand paradoxe de notre époque: nous avons rendu plus difficile l’accès à ce qui nourrit profondément l’être humain, car ce qui touche réellement l’âme demande presque toujours du temps.

L’art demande du temps, la contemplation demande du temps, la beauté demande du temps toute comme la démarche globale d’un designer 

Il faut du temps pour entrer dans un musée et se laisser arrêter par une œuvre, du temps pour marcher dans un paysage sans chercher à “rentabiliser” la promenade, mais aussi du temps pour écouter réellement quelqu’un, pour apprendre un savoir-faire manuel.
Il faut “réapprendre le temps” pour sentir la lumière changer sur une montagne, une ville ou un visage.

Car la beauté ne se consomme pas vite, elle se découvre lentement. Et c’est peut-être pour cela qu’elle agit si profondément sur nous, parce qu’elle nous oblige à sortir, quelques instants, du rythme de la performance et de l’urgence.

Réouvrir des espaces oubliés

Et pourtant, il suffit parfois de peu pour sentir autre chose apparaître; un repas pris lentement, une conversation sans téléphone, une marche sans objectif ou le retour au silence. Nous sommes alors prêt pour découvrir le plaisir inattendu de réparer au lieu de jeter, de regarder la vie autour de nous  avec le sentiment rare d’être complètement présent à ce que l’on fait.

Ces moments ont quelque chose de particulier: ils ne produisent pas l’excitation brève des consommations impulsives; Ils installent autre chose, plus profond, plus stable; ils nous offrent une forme d’apaisement.

Et c’est peut-être ici que beaucoup de transformations commencent réellement; sans injonction, culpabilité ou idée de devenir parfait.e…mais dans la redécouverte progressive d’un plaisir oublié: celui d’habiter pleinement son temps.

Les sciences comportementales le montrent bien : les changements durables apparaissent rarement sous la contrainte seule.
Ils deviennent solides lorsqu’ils apportent une récompense intérieure réelle, lorsqu’ils améliorent concrètement la qualité de vie, lorsqu’ils redonnent du sens, de la cohérence ou du bien-être.

Nous changeons rarement durablement par punition, mais changeons beaucoup plus profondément lorsque quelque chose, dans notre expérience vécue, devient désirable.

Quand le temps transforme naturellement nos choix

Et c’est à partir de là que certains comportements évoluent naturellement; la consommation impulsive attire moins, l’accumulation perd un peu de son pouvoir et le besoin de remplir chaque vide s’apaise jusqu’à devenir désuet …

À l’inverse, certaines choses reprennent de la valeur: partager, cuisiner, marcher, bref, ralentir sans culpabiliser. Nous sommes alors apte à prendre soin, de soi des autres mais aussi de tout ce qui nous entoure, de l’objet à notre environnement dans son ensemble. Nous découvrons ce plaisir diffût à faire durer, réparer, caresser…

Ces déplacements peuvent sembler modestes,pourtant ils modifient profondément notre manière de vivre; car derrière beaucoup de transformations durables, il y a souvent moins une logique d’effort qu’un changement de rapport au temps lui-même.

Peut-être que les transitions à venir ne consistent pas seulement à consommer autrement ou à produire autrement.

Peut-être qu’elles consistent aussi à réapprendre à vivre autrement le temps qui nous est donné.